Découvrez « La Vie gourmande », prix Wolinski de la BD du « Level » 2022

Découvrez « La Vie gourmande », prix Wolinski de la BD du « Level » 2022

Le prix couronne le magnifique album d’Aurélia Aurita célébrant les plaisirs du corps et la renaissance après la maladie.

Par Romain Brethes

Découvrez « La Vie gourmande », prix Wolinski de la BD du « Level » 2022

Publié le 16/11/2022 à 19h55

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«Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire », écrivait Roland Barthes dans Le Plaisir du texte. La Vie gourmande d’Aurélia Aurita est une œuvre qui regorge de preuves d’amour pour son lecteur, qui les lui rendra d’ailleurs au centuple. En 2006, à 25 ans, la dessinatrice avait fait une entrée fracassante en bande dessinée avec Fraise et Chocolat, petite ode érotique et impudique au titre trompeur (il n’y est guère query de nourriture, les curieux iront voir). Elle avait plus récemment laissé entrevoir sa ardour pour la bonne chère en illustrant les Mémoires du gourmand Benoît Peeters (Comme un chef). Mais, dans cette monumentale Vie gourmande, elle franchit un cap, une péninsule même, qui la fait pénétrer par la seule power de son expertise dans un nouveau monde.

Intime. Aurélia Aurita signe un vibrant hommage à la vie, au désir et à la bonne chère.

Le livre débute par une disparition, celle de la grand-mère adorée de la dessinatrice, et un plat, en l’prevalence le pot-au-feu qu’elle avait préparé avant d’aller se coucher. Tout est déjà là, sous le double signe, paradoxal et inséparable, de la mort et de la gastronomie, du néant et de l’infini. Les pages suivantes pourront laisser croire au lecteur qu’il a entre les mains l’une de ces bandes dessinées hagiographiques à la gloire d’un chef célébré, ici Pierre Gagnaire – un style qui eut son heure de gloire il y a quelques années. Aurélia hante ainsi les arrière-cuisines de son restaurant, croque les rituels immuables qui scandent son quotidien et craque comme une midinette pour un beau cuisinier. Mais Aurita a le goût des trompe-l’œil, symbolisé par un trait si évanescent et ingénu que rien ne semblerait pouvoir en troubler l’équilibre rassurant. Automobile tout va déraper.
Renaissance. Un kyste mammaire qui grossit. Des examens. Et le mot qui tombe, comme un couperet. Un most cancers. Et un méchant. Au-delà des indispensables soutiens amicaux, qui ont pour certains un visage et un patronyme connus (Jeanne Cherhal, Annie Ernaux), et du portrait bienveillant d’un corps médical empathique, l’essentiel est ailleurs : dans l’extraordinaire sensualité d’un récit qui passe des larmes au rire, du noir et blanc à la couleur, et qui retrace, sans pathos et sans complaisance, un cheminement aussi intime qu’intense. Ce corps qui avait peur d’oublier les arômes du passé, qui craignait de ne plus exulter, Aurélia l’apprivoise, le soigne, l’embellit même. Jusqu’à la renaissance, devant les plats féeriques d’Alexandre Gauthier à La Grenouillère. Il y avait, en guise de retour à la vie après son lymphome, l’allégresse du verre d’eau avalé par Nanni Moretti à la fin de Journal intime. Il y aura désormais les mirabelles d’Aurélia Aurita, « comme des petits baisers déposés par un amant délicat avant de nous endormir en cuillère »§
« La Vie gourmande », d’Aurélia Aurita (Casterman, 368 p., 29,50 €).

Les finalistes du prix Wolinski 2022

« Journal inquiet d’Istanbul », quantity 1, 
d’Ersin Karabulut (Dargaud, 152 p., 23 €)
Ersin Karabulut est un dessinateur au brillant type cartoonesque, resté dans son pays malgré les risques qui pèsent sur tous les artistes à la voix libre, et qui porte – ce qui est son cas. De sa ardour pour la bande dessinée au désenchantement qui guette, Karabulut dresse ici le portrait lucide d’une Turquie qui bascule inexorablement vers l’autoritarisme et l’islamisme. C’est alors que la power du dessin opère, à l’picture du bonheur que procure sa première publication dans une revue humoristique. Puis viendra pour Karabulut le temps de l’engagement en territoire satirique et de la résistance devant la résistible ascension d’un sure Erdogan. L’ami Georges Wolinski peut être fier de ses héritiers§ R. B. 

« Nager à contre-courant. Une enfance en Turquie »,
de Özge Samanci (Éditions du Faubourg, 192 p, 22 €)
C’est l’invité shock de cette sélection finale. La « deuxième tête de Turc » de la sélection, comme l’a dit un membre du jury porté sur les jeux de mots. La dessinatrice Özge Samanci, aujourd’hui professeure en artwork média à la prestigieuse université américaine de Northwestern, voit enfin traduite sa très belle autobiographie graphique, dans laquelle elle relate son enfance dans la Turquie des années 1980. Dans un ensemble plastiquement très riche, qui mêle dessins, collages ou photographies, Samanci revient sur son admiration pour Atatürk (elle présente même une règle authentique qui permettait de le dessiner parfaitement !), son émancipation nécessaire de la tutelle paternelle, qui la rêvait en ingénieure, et sa confrontation avec l’émergence croissante du rigorisme religieux ou la répression de la communauté kurde. C’est du commandant Cousteau (!) que viendra la révélation : la frondeuse Özge, qui aime réparer des voitures, dessiner et raconter des histoires, nagera à contre-courant de tout ce que l’on attend d’elle§ R. B. 

« Les Pizzlys », de Jérémie Moreau
(Delcourt, 200 p., 29,95 €)
« C’est une barbe à papa, cet album ! » s’est exclamé un membre du jury, admiratif, à la lecture des Pizzlys. Il faut dire que les choix chromatiques tout en couleurs pop et acidulées de Jérémie Moreau, dessinateur récompensé du prix du Meilleur Album à Angoulême pour La Saga de Grimr en 2018, ne peuvent laisser indifférent. Mais passé l’effet de shock, l’émerveillement s’empare du lecteur devant l’histoire de Nathan, chauffeur VTC, qui décide de tout abandonner du jour au lendemain pour partir en Alaska avec son neveu et sa nièce, dont il s’occupe depuis la mort de leur mère. La confrontation avec la nature et ses éléments, ou du moins ce qu’il en reste, sera à la fois douloureuse et salutaire pour ces urbains déracinés. Refusant tout didactisme pesant, Jérémie Moreau, sous l’affect de l’anthropologue Nastassja Martin, fait le choix de l’allégorie et de l’illumination pour pointer les ravages du changement climatique. Un album brûlant, à tout level de vue§ R. B. 

« La Porte de l’Univers », de Goossens
(Fluide Glacial, 88 p., 18,90 €)
Humoriste en fin de course, « plus un gag en inventory », Robert Cognard voudrait finir en beauté. Et de se lancer à la recherche du comique pur. « Moi, je veux exprimer le rire brut ! Celui des Misérables et des Damnés. » Une quête picaresque qui passe par le Salon du rire, un tribunal, la jail, le camp militaire des Marines de l’Alabama… jusqu’aux espaces intersidéraux. Dans une postface passionnante, Goossens explique qu’il n’aime pas « que le héros comique soit le seul imbécile absurde et que le reste du monde soit regular ». Pas une case qui ne déroge à cette approche du réel. Génial et subversif paradoxe, c’est d’une ligne apparemment claire que Goossens sertit les zones pas claires des passions humaines, comme dans cette séquence où Cognard rencontre Capitaine Tintin et le jeune reporter Haddock. Ouvrez sans attendre La Porte de l’Univers !§ Albert Algoud 

« Merel », de Clara Lodewick (Dupuis, 160 p., 24 €)
Au village sans prétention, Merel a mauvaise réputation. Elle ne fait de mal à personne, simplement elle ne vit pas tout à fait comme eux. Pas très différemment non plus, elle semble même plutôt bien intégrée. Elle boit des bières avec les gars du membership de foot, participe à la foire avicole. D’ailleurs, elle adore les canards et en élève quelques-uns. Juste pour la beauté de la bête. Mais voilà, Merel est célibataire, sans enfants, libre, généreuse. Pas d’excès ni de débauche, rien qui puisse attiser la haine. On le sait, celle-ci est frugale. Elle n’a pas besoin de grand-chose pour se nourrir. Une petite jalousie qui se transforme en rumeur, qui parasite les cerveaux, qui fait une passe à la bêtise toujours disponible… « J’ai honte, je ne me reconnais pas », dit Suzie, à l’origine du mal. À l’échelle d’un village, parfois ça peut s’arranger, et tout peut redevenir comme avant. À celle de la planète, c’est une autre affaire§ Jacques Dupont 

Vue par…

La lauréate 2022 croquée par trois membres du jury : Florence Cestac, Bastien Vivès et Jul.

Le jury du prix Wolinski

Albert Algoud 
Ugo Bienvenu 
Romain Brethes (Le Level)
Florence Cestac 
Philippe Druillet 
Jacques Dupont (Le Level)
Jul 
Catherine Meurisse 
Christophe Ono-dit-Biot (Le Level)
Simon Spruyt 
Bastien Vivès 
Natacha Wolinski 

Isabelle Franciosa/Editions Casterman – courtesy Bastien Vivès – Courtesy Jul – courtesy Florence Cestac

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